lierre / ivy


sources :
Au royaume secret du Lierre, Bernard Bertrand
Le Livre des arbres, arbustes & arbrisseaux, Pierre Lieutaghi

une plante attachante

Le lierre est l’ensemble des végétaux du genre Hedera, mot latin traduisible par “qui s’attache”. La variété la plus commune a pour nom Helix – “qui enlace en spirale”.
Ses tiges sont recouvertes d’une multitude de poils ventouses agissant comme des crampons et conférant au lierre une redoutable solidité d’ancrage.

grimper vers la lumière

Le lierre se développe très bien dans l’ombre des sous-bois, mais ne peut fleurir qu’en pleine lumière. Aussi il explore le sol en rampant jusqu’à trouver un support sur lequel grimper vers le soleil et fructifier.

une vigueur enthousiaste

Liane ligneuse, souple et tortueuse, le lierre se développe sur une longueur pouvant atteindre une cinquantaine de mètres, avec un diamètre impressionnant pour une liane (jusqu’à une vingtaine de centimètres, mais on a cité un lierre de trois mètres de tour).

lièvre et tortue

Son apparente lenteur végétale se conjugue en effet à une étonnante vigueur, due à son double départ en végétation (nouvelles pousses au printemps et en automne), et à une belle longévité de plusieurs siècles (ce pied de 3 m de tour était âgé de 433 ans, et on en connaîtrait de dix siècles, en Italie).

un cycle d’un autre âge

Les premiers lierres vivaient dans une luxuriante forêt tropicale de l’ère secondaire, entre palmiers et fougères géantes. L’humidité et la douceur des hivers d’alors les amenèrent à fleurir en automne et fructifier en hiver. Puis au cours des âges son instabilité chronique lui permit de s’adapter à bien des changements, et explique en partie la survivance dans la flore de cette plante si ancienne et de son cycle de vie aujourd’hui si décalé.

Le lierre et son arbre-hôte, ne se développant pas aux mêmes saisons, peuvent ainsi optimiser les ressources d’eau et de nutriments pendant le déroulement de l’année.

une réputation de vampire infondée

Le lierre tire toute sa nourriture du sol par ses racines souterraines. Ses crampons d’attache n’ont qu’un rôle mécanique sans fonctions absorbantes. Ainsi autonome, le lierre ne prélève jamais de substances nutritives à son arbre-hôte, et peut même proliférer sur des supports inertes comme murs et poteaux.
Par sa croissance plutôt verticale et rectiligne, le lierre n’enserre pas complètement le tronc de son arbre. Il ne l’étouffe donc pas, d’autant qu’il laisse généralement le feuillage des branches principales au soleil.
Le lierre n’est pas un parasite, et si on le voit parer un arbre mort d’un luxuriant linceul vert, c’est bien souvent qu’il survit simplement à son hôte par sa plus grande longévité.

avec son hôte, un bénéfice mutuel

Toute l’année le lierre fait bénéficier son arbre-hôte de ses feuilles sombres et serrées se chevauchant comme un jeu de tuiles, protégeant le tronc des intempéries et réduisant en hiver les graves dommages du gel par le maintien d’une couche d’air isolante sous son feuillage. Oiseaux, mammifères et insectes apprécient aussi cette protection pour leurs nids et refuges, à l’abri des intempéries et des regards prédateurs.

les perles du lierre

La floraison du lierre en automne offre en abondance un pollen et un nectar très concentré, alors rares et fort appréciées des insectes butineurs. Puis ses fruits, les “perles du lierre”, mûrissent pendant l’hiver, et offrent aux oiseaux et petits mammifères une chair pulpeuse et précieuse dans la froide pénurie hivernale, avant de régaler les premiers migrateurs en début de printemps.

lierre des villes et lierre des champs

Le lierre est à son aise quasiment partout, en ville comme à la campagne, en plein soleil ou à l’ombre du sous-bois, indifférent à la nature du sol, supportant très bien grandes humidités et grandes sècheresses (grâce à ses feuilles vernissées d’une cire imperméable). Il n’a que très peu d’exigences pour se développer, ne craignant que les grands froids prolongés, et à la naissance un excès d’humidité ou de lumière solaire.

embellir

Au sol avec son grand pouvoir couvrant, ou sur un support qu’il grimpe ou descend en cascade, le lierre aime animer espaces extérieurs ou intérieurs par ses feuilles d’un vert sombre et luisant, souvent marbrées de veines pâles, parfois rougeâtres ou brunâtres.
En outre il ne nécessite aucun entretien (sauf éventuellement contenir son avancée), et offre ses couleurs toute l’année (ses feuilles, coriaces, vivent trois ou quatre années et se renouvellent de manière échelonnée).
Tous ses atouts ont fait du lierre un acteur de premier plan des réalisations architecturales les plus somptueuses de l’Antiquité méditerranéenne, puis des jardins à l’italienne de la Renaissance et de leurs descendants partout en Europe, avant de décorer les hôtels particuliers du XIXème siècle.

musicien à ses heures

“Frouer, c’est souffler dans une feuille de Lierre à laquelle on a fait un trou rond avec les dents ou un couteau, en levant la principale côté du milieu à un tiers de la distance de la queue. En soufflant dans cette feuille pliée en deux dans sa longueur, on attire les petits oiseaux.” (J-B Simon, La Pipée 1738)
On a aussi fabriqué des anches avec des feuilles repliées et placées dans un rameau de noisetier fendu.

une ancienne médecine redécouverte

La plus antique histoire médicale atteste déjà de l’utilisation du lierre comme antidote de poison ou comme remède efficace contre une foule de maux, notamment une grande variété de problèmes nerveux ou de peau, mais aussi diverses maladies et autres troubles chroniques.
Mais le lierre présente aussi une relative toxicité, en particulier des baies, pouvant entraîner des conséquences dangereuses en utilisation interne mal dosée. Dans un premier temps les plus méfiants s’en sont tenus aux emplois externes, puis la plante est tombée dans l’oubli, loin des dictionnaire de plantes médicinales.
Ce n’est que récemment que les vertus du lierre ont été vraiment réhabilitées, avec la confirmation de bon nombre d’indications anciennes (purgatif, résolutif, détersif, cicatrisant, modérateur très efficacement des nerfs périphériques).

liane divine et enivrante

Dans la tradition populaire le lierre a aussi bien été le Guérit tout qu’une plante associée à la magie et à la sorcellerie. Les baies de lierre, toxiques, auraient des effets hallucinogènes à faible dose.
Considéré comme un excitant de premier ordre, il favorisait l’entrée en transe pour communiquer avec les esprits, procurait force et courage surhumains aux guerriers et chasseurs, et prodiguait ses vertus aphrodisiaques.
Victime de ses effets puissants, le lierre se fait prophétique dans la Grèce ancienne, et sert dans les campagnes à prendre les augures ou à élucider divers problèmes.

frère de Vigne

Semblable à la vigne par ses feuilles, ses fruits sombres en grappe et ses tiges grimpantes et ligneuse, le lierre semblait développer une entente secrète avec la vigne, être commandé par la même force profonde, tel un frère ennemi ou un alter-ego. Il entrait dans la composition de l’hydromel des Celtes, et il était dit que l’intoxication au lierre présente des symptômes semblables à l’ivresse alcoolique.

Cette affinité le désignait naturellement pour figurer aux rituels festifs dionysiaques, où les prêtresses de Dyonisos (le dieu grec de la vigne, qui tenait souvent le lierre parmi ses attributs) s’enivraient pour entrer en contact avec les dieux à l’aide de boissons secrètes où figurait en bonne place le lierre.
La vigne avait hérité du jus souverain, insufflant la « lucidité » olympienne ; au Lierre avaient échu la durée et la science de l’avenir.


“Quand le lierre est bien en grains,
tu peux compter sur beaucoup de raisins.”
(dicton de Côte-d’Or)

amateur de vin

Au XIXème siècle un pied de lierre gigantesque avait poussé sur la façade d’un prestigieux collège anglais. Son système racinaire puissant avait peu à peu envahi les soubassements de la bâtisse. Insinuée entre les pierres de voûte des précieux celliers, une de ses racines pénétra le bouchon d’un grand cru dont elle but tout le contenu.

du vin à la poésie

Avec sa réputation de dissiper les migraines dues aux excès d’alcool, le lierre connut un grand succès auprès des Romains, qui le portaient tressé en couronne lors de leurs festivités. Pour renforcer les effets bénéfiques de la vigne, ils buvaient aussi le vin dans des gobelets en bois de Lierre. Antidote de l’ivresse obscure, il n’altérait pas la joie du vin.
Par analogie le lierre fut aussi utilisé pour traiter migraines et dérèglements cérébraux, et ses vertus sur la sphère cérébrale furent étendues aux efforts intellectuels. Bacchus étant aussi le protecteur des poètes, la couronne de lierre devint la récompense des meilleurs poètes.
L’homme des temps pré-rationnels ne s’arrêtait pas à l’aspect extérieur des choses de la nature, un nom ou une description ne lui suffisaient pas pour contenir un arbre, une fleur, un oiseau.
Il n’y avait pas de hasard ou de fantaisie de la nature : les formes étaient des signes et la nature entière l’expression d’une toute puissante sagesse.

sempervirens – toujours vert

Le feuillage sombre et pérenne du lierre, sa grande longévité l’ont disposé incarner une liane d’immortalité associée aux rites funéraires. Dans la vieille Égypte, le lierre est consacré à Osiris, dieu de la végétation et souverain de l’Au-delà, présidant à la destinée des âmes, avec à la main un trident orné de lierre.

cœur de lierre

Toujours vert, s’accrochant fortement, le lierre promet une éternité d’amour vigoureux, et symbolise un attachement affectif fidèle jusqu’après la mort, en écho à ces lierres embrassant la vieille souche de leur arbre.
“Elle s’en va, après un regard de scandale vers le lierre, l’épine et la ronce rougie qui étreignent, amoureux et libres, une verte tombe abandonnée.” (Colette)

contre le mauvais œil

Le lierre, par sa vigueur et sa forme longitudinale de liane, évoque la constance dans l’avancée, la tempérance dans l’énergie, comme une sereine stabilité, solide et vraie, sur laquelle les aléas de la vie ont bien peu de prises : un signe de chance et de bonheur.

fin du mythe hédéracé

L’avènement du christianisme déclenche la rupture avec les mythes païens, certaines plantes jusque là adulées deviennent impies et sombrent dans l’oubli.
Comme une chasse aux sorcières, les arbres sacrés centenaires sont abattus, et avec eux les vieux pieds de lierre, qui faisaient partie des 13 arbres sacrés de la mystique celte correspondant aux 13 mois de l’année.
Désormais le lierre se contentera d’embellir par sa présence et son image, motif de grande inspiration pour les enluminures, frises et autres bas reliefs.
Apprécié pour la beauté de son feuillage ou méprisé pour sa faculté d’échapper à tout contrôle, le lierre est l’une des plantes les plus répandues des régions tempérées, si présent qu’on ne lui attache plus beaucoup d’attention.
Plante grimpante sachant apprécier les coins les plus retranchés, les plus pauvres et inconfortables du jardin, le lierre demeure une plante de premier choix dans le jardin des amoureux des oiseaux.